protesters holding signs in sacramento rally

Quand ICE et le trumpisme bouleversent la vie d’une citoyenne américaine

En janvier 2025, Anna-Maria, 23 ans, quitte le Midwest américain pour rejoindre son compagnon au Canada, déterminée à vivre sa vie d’adulte et à s’émanciper des multiples rôles qu’elle assume depuis l’enfance au sein de sa famille originaire de Colombie. Quelques mois plus tard, le retour au pouvoir de Donald Trump et la multiplication des raids de l’ICE plongent ses proches restés aux États-Unis dans la terreur. Face à cette urgence, Anna-Maria renonce à sa nouvelle vie pour retourner auprès de sa famille, retrouvant malgré elle le rôle de pilier qu’elle cherchait à laisser derrière elle. Son récit, recueilli parmi de nombreux témoignages similaires, met en lumière les conséquences concrètes des politiques migratoires sur le quotidien de familles qui ne cherchent qu’à vivre une vie digne et paisible.

Temps de lecture : 8 minutes

Un espoir de liberté

Anna-Maria est la troisième enfant d’une fratrie de quatre. Elle est née aux États-Unis au début des années 2000, quelques années après que sa famille a fui la Colombie, alors en proie à une forte instabilité liée aux trafics des cartels de drogue. Sa mère avait échappé de justesse à l’attentat d’un bus piégé et son frère ainsi que sa sœur aîné-es à une tentative d’enlèvement. Ils pensaient avoir trouvé un lieu sûr pour toute la famille, dans un État démocrate, considéré comme un « sanctuaire » pour les immigré-es.1

Ayant la nationalité américaine comme sa petite sœur (car toutes deux nées aux États-Unis), Anna-Maria est un pilier pour la famille et pour ses parents. Elle a toujours assumé davantage de responsabilités que la plupart des enfants nord-américains. Parce qu’au sein de la famille, tout le monde n’a pas le même statut juridique et ses parents se retrouvent sans statut légal sur le territoire. Alors, très tôt, Anna-Maria joue le rôle d’interprète chez le médecin ou chez l’avocat, les aidant lorsqu’il faut parler anglais. Elle s’occupe aussi souvent des démarches administratives pour toute la famille. Mais partir au Canada représentait pour elle une occasion de s’émanciper, mais aussi de découvrir de nouveaux horizons.

Retour de Trump au pouvoir

Quelques mois plus tôt, Donald J. Trump, 47e président des États-Unis, revient au pouvoir, avec la promesse de lancer la plus vaste campagne d’expulsions de l’histoire du pays. Pour mettre en œuvre cette politique, son administration s’appuie notamment sur l’ICE (Immigration and Customs Enforcement), l’agence fédérale chargée d’identifier les immigrés en situation irrégulière. Pour ensuite les placer en centre de détention, puis de les expulser vers leur pays d’origine ou, dans certains cas, vers des pays tiers ayant conclu des accords avec Washington2.

C’est peu de temps après son investiture que les arrestations commencent à se multiplier. Anna-Maria, voit alors de nombreux contenus mettant en garde contre les pratiques de cette agence et expliquant comment s’en protéger. « Je me réveille et je vois ce qui ce passe avec Trump et l’ICE. (…) Je me sens submergée et très effrayée. Un matin d’avril 2025, je regarde une vidéo dans laquelle une avocate donne des conseils sur ce qu’il faut faire si des agents de l’ICE se présentent chez soi : on n’est pas obligé d’ouvrir la porte ! »3.

protester holding sign in rain with umbrella
Photo by Beth Fitzpatrick

Après avoir envoyé la vidéo à sa mère pour lui expliquer quoi faire si la situation devait se produire, elle reçoit un appel. « La Migra* (une expression familière en espagnol désignant la police de l’immigration) est là, ils sont arrivés et ils sont venus chercher nos parents » lui dit sa grande sœur, la voix tremblante.

Vers 10 heures du matin, deux SUV, l’un blanc et l’autre noir, s’arrêtent devant la maison familiale. Quatre agents sortent en trombe, et vont frapper violemment à la porte sans se présenter, selon eux, ils veulent simplement discuter. Ils font le tour de la maison, inspectent chaque fenêtre pour essayer de voir qui est à l’intérieur. Derrière la porte d’entrée, Gabriella* (la petite sœur d’Anna-Maria, elle aussi citoyenne américaine) pose des questions aux agents qui ne répondent pas. À l’étage, le reste de la famille se cache, envahi par la peur que les agents arrivent à rentrer dans la maison.

Anna-Maria qui est à plus de 1000 km de là, est toujours au téléphone avec sa grande sœur : « Tu es sérieuse ? Où sont-ils ? Ils les ont emmenés ? » Tout de suite un sentiment l’envahit : « Je ne peux rien faire pour les aider et je sais que si j’étais là, c’est probablement moi qui leur aurait parlé, plutôt que Gabriella, qui est plus timide. Je me sens coupable de ne pas être là pour soutenir ma famille quand elle a besoin de moi. »

Effrayée à l’idée que les agents puissent revenir alors qu’ils patrouillent dans le quartier, toute la famille se réfugie chez un oncle à la tombée de la nuit. Son frère, malade, alité depuis plusieurs années, est transporté jusque-là à bout de bras par des cousins venues prêter main forte, ce qui lui cause beaucoup de stress et de douleur. Ils resteront plusieurs mois chez leur oncle, la maison n’étant plus sûre.


Anna-Maria qui se sent impuissante, veut rentrer aux États-Unis dès que possible, mais ce n’est que 20 jours plus tard qu’elle arrive au domicile familial. En quelques semaines, elle tourne le dos à sa nouvelle vie au Canada, où elle commençait tout juste à s’installer.

Un système qui favorise l’irrégularité et la précarité

Cette instabilité liée aux visas a toujours fait partie de la vie de la famille, bien avant le retour de Trump. Bien qu’arrivée légalement, sa famille (ses deux parents et son frère et sa soeur aîné-es) se retrouvent dans une impasse administrative quelques années plus tard. Toutes les demandes qu’ils avaient déposées ne sont ni acceptées ni rejetées, ce qui empêche la famille de poursuivre leur procédure pour obtenir un autre visa, ni même une réponse concrète concernant leur statut.

Cela serait potentiellement dû à un durcissement des politiques d’immigration après les attentats du 11 septembre 2001, laissant toute la famille dans un «no man’s land» administratif. Alors très vite, l’un des seuls espoirs pour ses parents et le reste de la famille réside dans son passage à la majorité. À 21 ans et étant citoyenne américaine, elle pourra parrainer sa famille pour qu’ils puissent accéder à une procédure de régularisation. 4

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Photo by Josh Withers

« J’ai toujours su qu’une fois mes 21 ans atteints, ce serait à moi de déposer la demande de citoyenneté pour eux. Je serai leur marraine. Je l’ai toujours su depuis que je suis petite ». Ces démarches prennent du temps et exigent de remplir certaines conditions, comme un salaire annuel minimum pour la personne qui parraine. « Je dois trouver un emploi où je gagne au moins $45,000 ou $48,000 par an (le salaire minimum dans son État est d’environ $28,000 par an), car c’est ce dont j’aurai besoin pour parrainer mes parents »5 explique-t-elle.

Les modifications apportées à la réglementation en matière de naturalisation au fil des différentes administrations, ralentissent le traitement des demandes, laissant certains membres de la famille en situation irrégulière et en proie à une grande angoisse. Son frère et sa sœur aîné-es bénéficient du programme DACA (Deferred Action for Childhood Arrivals), lancé en 2012 par le président Obama, qui protège temporairement les jeunes Dreamers (nom données aux bénéficiaire du visa) arrivés illégalement aux États-Unis avant l’age de 16 ans6.

Cependant, ce statut, qui accorde des visas de travail renouvelables tous les deux ans en ligne, était octroyé quasi automatiquement. Mais une récente augmentation des délais de traitement, passés de 15 jours en 2025 à 70 jours début 2026, laisse les bénéficiaires en situation irrégulière et les expose à un risque d’expulsion7.

Une dynamique familiale bouleversée et un possible retour vers le pays d’origine

Ce que vivent Anna-Maria et sa famille : les déplacements nocturnes, ses responsabilités croissantes au sein du foyer, les agents qui viennent à sa porte, font écho à ce que Carolina Valdivia décrit dans Sanctuary Making: Immigrant Families Reshaping Geographies of Deportability. Une dynamique familiale complètement bouleversée, où la peur de l’expulsion et de l’arrestation est une réalité quotidienne. Toute la famille doit s’adapter à sa manière pour protéger les membres les plus exposés.

La pression est constante pour toute la famille. Dès que quelqu’un sort ou se rend au travail, cela devient une source de stress et d’anxiété. De nouvelles habitudes rythment leur quotidien : ils ne parlent plus espagnol en dehors de la maison de peur d’attirer l’attention. Les trajets en voiture sont ponctués de détours dans le quartier, pour s’assurer de ne pas être suivie. Les parents vont même jusqu’à se teindre les cheveux pour passer inaperçu, dans l’espoir de ne plus ressembler à des “Latinos”.

Depuis son retour aux États-Unis en 2025, sa vie est en quelque sorte, en suspens. L’argent qu’elle gagne sert à aider sa famille, car son père à dû quitter son emploi pendant quelques mois de peur d’être arrêté sur son lieu de travail. Elle se retrouve à assumer de nombreuses responsabilités, et sa santé en est affectée.

« On s’est tellement endettés, je payais un loyer ici, j’aidais mon oncle à payer ses factures parce qu’évidemment, avec plus de monde qui vivait chez lui, il y avait plus de frais (…) j’ai aussi perdu du poids parce qu’on n’avait seulement de quoi payer les courses pour mes parents et mon frère (…) l’année 2025 a été très difficile, honnêtement. »

Anna-Maria prend chaque jour comme il vient et voit la vie différemment : « Bien sûr, on sait que les choses vont s’améliorer, mais ça a vraiment changé ma façon de voir la vie et les choses que j’apprécie (..). On ne se rend pas compte à quel point on est privilégiés, jusqu’à ce qu’on perde une grande partie de tout ça. »

En 2026, Anna-Maria vit toujours chez ses parents afin de les soutenir financièrement et de veiller sur eux, ainsi que sur son frère et ses sœurs. À tout juste 25 ans, et à quelques semaines des élections de mi-mandat de novembre prochain qui s’annoncent comme parmi les plus importantes, de nombreuses questions se posent au sein de la famille. Leur avenir aux États-Unis est plus incertain que jamais, et l’idée de retourner vivre en Colombie, plus de vingt-cinq ans après avoir quitté leur pays natal, s’impose désormais comme une option à envisager.

Cet article repose principalement sur le témoignage d’Anna-Maria, dont le prénom a été modifié afin de préserver l’anonymat. Propos recueillis, enregistrés et retranscris dans par Thibault Rigaud.


Sources et ressources :

  1. https://www.fairus.org/issue/the-17-sanctuary-states ↩︎
  2. https://www.whitehouse.gov/presidential-actions/2025/01/protecting-the-american-people-against-invasion/ ↩︎
  3. https://www.radiofrance.fr/franceculture/podcasts/questions-du-soir-l-idee/comment-l-ice-est-elle-devenue-la-police-de-trump-7740742 / https://www.npr.org/2025/09/05/nx-s1-5517998/ice-arrest-rules-explained ↩︎
  4. https://fr.usembassy.gov/fr/visas-fr/visas-dimmigration/processus/ ↩︎
  5. https://www.uscis.gov/i-864p ↩︎
  6. https://www.lemonde.fr/les-decodeurs/article/2018/01/11/comprendre-la-situation-des-dreamers-jeunes-immigres-aux-etats-unis_5240502_4355770.html ↩︎
  7. https://edition.cnn.com/2026/05/16/business/daca-processing-delays /
    https://marylandmatters.org/2026/07/25/daca-recipients-did-everything-right-yet-14-years-later-they-are-more-vulnerable-than-ever/ ↩︎


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