Il est facile de vivre les yeux fermés

En 1967, John Lennon écrit dans sa chanson Strawberry Fields Forever : « Living is easy with eyes closed, misunderstanding all you see » (Il est facile de vivre les yeux fermés, en comprenant de travers tout ce que l’on voit). Pour Lennon, ce texte est d’abord une plongée nostalgique et introspective vers un refuge d’enfance à Liverpool. Mais au-delà de la rêverie mélancolique, cette phrase exprime la tentation du retrait et de l’indifférence. Dans un monde de plus en plus brouillé, fermer les yeux apparaît comme une stratégie de survie. Pourtant, « nul homme n’est une île »comme dit le poème de John Donne et rester sourd au vacarme du monde ne nous en préserve pas pour autant. Pire, en sous-traiter la marche aux représentant-es du néant ne rendra le réveil que plus difficile…

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Le confort du déni

Pourquoi cette facilité du déni ? Avec une grille de lecture existentialiste, et quelque peu individualiste, voir le monde dans sa complexité exige une responsabilité que beaucoup préfèrent décliner. Pour Jean-Paul Sartre, ce comportement s’apparente à la « mauvaise foi ». Dans L’Être et le Néant (1943), il explique que l’homme cherche souvent à fuir sa liberté en se prétendant victime des circonstances ou en s’enfermant dans un rôle pré-établi. Vivre les yeux fermés, c’est refuser de reconnaître que nous sommes, selon le mot de Pascal repris par Sartre, « embarqués ». En ignorant les crises sociales ou écologiques, l’individu se protège d’une angoisse existentielle : celle de devoir agir. On feint de ne pas voir notre responsabilité pour échapper à l’angoisse de nos engagements. En somme, nous sommes jetés dans une situation où chaque geste, même l’inertie, est un choix.

L’existentialisme reconnaît que nous ne choisissons pas tout (notre naissance, notre classe sociale, notre époque). C’est ce qu’on appelle la facticité. La société est le « décor » dans lequel ma liberté s’exerce. Cependant, l’impact sociétal n’est pas vu comme une excuse (ce serait de la « mauvaise foi »), mais comme une situation à laquelle je dois répondre par mes actes. Cette posture théorique tend parfois à négliger le poids des déterminismes structurels : l’individu ne choisit pas de fermer les yeux dans un vide politique, mais au sein d’une architecture sociétale qui rend la lucidité coûteuse et l’aveuglement gratifiant. Le déni n’est pas seulement une démission de l’esprit, c’est le résultat d’un système qui organise l’impuissance et l’indifférence.

Divertir constamment, Banaliser le mal

Cet aveuglement est d’autant plus profond qu’il est activement entretenu. Une certaine élite économique et politique a tout intérêt à produire un spectacle permanent, une mise en scène du monde où les opinions sont considérées comme des faits. En brouillant les pistes et en inondant la scène médiatique « de merde », pour reprendre les termes du chef d’état étasunien, ces structures maintiennent un récit fictionnel avantageux qui renforce leur hégémonie culturelle. On ne ferme pas seulement les yeux par paresse ; on nous les ferme par un déluge d’informations contradictoires et de divertissements conçus pour saturer l’attention et empêcher toute analyse critique de la réalité.

Le philosophe situationniste Guy Debord avait anticipé cette dérive dans La Société du Spectacle (1967). Pour lui, le spectacle n’est pas un simple ensemble d’images, mais « un rapport social entre des personnes, médiatisé par des images ». Aujourd’hui, nous regardons la guerre ou la famine sur le même écran tactile où nous planifions nos prochaines vacances. L’image de la tragédie devient un contenu parmi d’autres, perdant sa charge de réalité et d’urgence. Le spectacle transforme le malheur du monde en une esthétique lointaine et inoffensive, nous permettant de consommer de l’information sans jamais sortir de notre zone de confort.

Cette anesthésie est le prolongement du « fétichisme de la marchandise » décrit par Karl Marx dans Le Capital (1867). La marchandise apparaît comme un objet magique, coupé du travail humain et de la souffrance qui l’ont produit. L’illusion du confort numérique — la fluidité de l’intelligence artificielle, du cloud ou du streaming — repose sur une infrastructure matérielle dévastatrice. Pour que l’application soit fluide à Paris ou à New York, il faut accepter l’extraction violente des terres rares en Afrique et l’exploitation des « travailleurs du clic » dans les pays du Sud Global.

Si chacun se retire dans son « techno-cocon » pour citer l’écrivain Alain Damasio ou son « Strawberry Field » pour reprendre la chanson des Beatles, l’espace commun — ce que Hannah Arendt appelle la Polis — s’effondre. Le refus de voir la réalité mène à ce qu’elle appelle l’« absence de pensée », un état où l’individu n’interroge plus le sens de ses actes ou de son inaction.

Le Privilège de l’Aveuglement

Vivre les yeux fermés est donc un privilège car les classes exploitées ont, par défaut, les yeux bien ouverts sur la violence d’un système dont elles sont les premières victimes. Cela n’empêche pas, toutefois, à ces classes d’être aveuglées par le récit dominant (et de continuer à soutenir des politiques qui vont à l’encontre de leurs intérêts). Celles et ceux qui tentent d’aller à son encontre sont très généralement brisés, moralement, légalement et/ou physiquement pour leur tentative d’émancipation (le mouvement des Gilets Jaunes en est un parfait exemple).

Du côté des classes privilégiées, ce déni culmine dans ce que Günther Anders appelle le « décalage prométhéen » : notre incapacité à nous représenter les conséquences de notre propre confort que permettent nos inventions techniques. La crise écologique en est l’illustration ultime. L’aveuglement ici n’est pas seulement individuel, il est planifié par la production de récits magiques. Le capitalisme propose des solutions cosmétiques — comme la compensation carbone ou les technologies vertes palliatives — pour maintenir la croyance en un système de croissance infinie sur une planète finie.

Avoir les yeux fermés constitue le privilège ultime d’une classe que le système ménage, offrant une existence où la violence structurelle demeure un bruit de fond lointain plutôt qu’une réalité vécue. Cette position installe l’individu dans une forme de léthargie, un état d’anesthésie confortable où la douceur relative du quotidien occulte systématiquement la brutalité des rapports de production dont il est plutôt bénéficiaire. Pourtant, si les conséquences dévastatrices du capitalisme sont aujourd’hui documentées et accessibles à toute conscience désireuse de s’informer, cette disponibilité du savoir se heurte à une indifférence polie qui ne suscite que rarement un véritable sursaut politique. Bien au contraire, le privilégié tend à reproduire machinalement les logiques de domination dans ses comportements sociaux les plus ordinaires, transformant son style de vie en un outil de perpétuation de l’ordre établi.

L’autoritarisme propose une lecture incompréhensible de la réalité pour imposer des solutions simplistes

La tentation de vivre les yeux fermés ouvre la voie à une paralysie de l’âme, tant individuelle que collective. Cette fatigue de la complexité nourrit la tentation du fascisme : le choix d’un récit simpliste, de l’autorité et d’une croyance aveugle en un-e chef-fe ou une identité close, plutôt que l’effort de débat et de compréhension que propose la démocratie. Le fascisme est l’aboutissement politique de celui qui refuse de voir l’autre et la complexité du réel. Ouvrir les yeux est donc un acte de résistance. C’est accepter de briser le piège des ambitions personnelles. Sortir de la caverne des images ne signifie pas renoncer au bonheur puisque ce bonheur est factice et au dépens du malheur des autres. Contre la facilité du déni, il nous appartient de cultiver une présence au monde qui, seule, permet de transformer nos angoisses individuelles en une puissance d’agir collective.

Un article proposé par Corpus


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