L’éco-anxiété n’est pas pathologique, le déni écologique oui

L’éco-anxiété (ou solastalgie) souvent décrite comme une détresse psychique liée à la conscience des dérèglements écologiques globaux, demeure un concept jeune, à la fois polysémique et en pleine expansion dans les champs de la psychologie clinique, de la sociologie et de la philosophie environnementale. Ce type d’anxiété s’inscrit dans un continuum émotionnel complexe, où se mêlent le chagrin, la peur, l’impuissance mais aussi l’amour, la mémoire et la lucidité. Trop souvent banalisée, dépolitisée et réduite à des responsabilités individuelles, l’éco-anxiété devrait plutôt être considérée comme un langage émotionnel sain, une réaction auto-immune contre la violence d’un monde qui s’effondre et dont le déni a des conséquences mortelles.

Une réponse saine à une situation mortifère

Face à l’effondrement des écosystèmes, la capacité d’être affecté est une ressource précieuse. Car l’anxiété écologique n’est pas un repli sur soi, mais au contraire une ouverture : elle marque l’irruption du réel dans le champ de la conscience. Elle signifie que quelque chose compte, que quelque chose nous touche, que le vivant et les autres ne nous sont pas indifférents.

Ce trouble, loin de paralyser, signale une faculté à se laisser perturber, à accueillir le chaos sans s’y soustraire. L’éco-anxiété, dans cette perspective, ne serait pas le symptôme d’un dérèglement psychologique mais la preuve que l’âme humaine résiste à l’indifférence. Elle est le signe que l’on sent encore, que l’on perçoit la dissonance entre nos manières de vivre et les limites planétaires.

Pour aller plus loin : La paresse comme résistance à l’absurdité du monde

Il faut dès lors renverser le diagnostic : ce n’est pas l’angoisse qui nous rend malades et c’est peut-être elle qui nous maintiendra en vie. Être anxieux-se pour le monde, c’est précisément cela : prêter attention à ce qui souffre, à ce qui meurt, à ce qui disparaît.

Le déni climatique : une pathologie de la civilisation industrielle

Le « déni climatique », s’il peut parfois résulter d’un manque de connaissance, est le reflet d’un système de croyances et de représentations profondément inscrit dans nos cerveaux. Comme le souligne George Marshall dans son ouvrage Don’t Even Think About It: Why Our Brains Are Wired to Ignore Climate Change (1), le déni n’est pas seulement une absence d’information mais une stratégie inconsciente d’évitement. Ce phénomène opère à plusieurs niveaux : cognitif, émotionnel et politique.

D’un point de vue cognitif, il s’agit d’un refus de traiter l’information pourtant objectivement disponible. Les faits sont connus, établis, documentés. Mais cette connaissance, trop lourde, trop perturbatrice pour les récits dominants du progrès et de la croissance, est refoulée. C’est un court-circuit de la pensée, une paralysie rationnelle qui se protège en niant l’évidence. Émotionnellement, ce déni prend la forme d’un désengagement affectif : on se refuse à être touché, à se laisser affecter par le réel. Ce mécanisme, décrit par Marshall, permet à la conscience de continuer à fonctionner sans être confrontée à l’inconfort d’un monde en péril.

Enfin, sur le plan politique, le déni devient un outil de maintien de l’ordre établi. Il protège les structures de pouvoir en rendant l’action impossible ou illégitime. Dans ce cadre, ce ne sont pas les faits qui manquent, mais la volonté de les traduire en transformations systémiques. Il s’agit, comme l’écrit le philosophe Clive Hamilton, de la mise en place d’un « déni organisé », orchestré par des intérêts économiques et politiques majeurs, qui disqualifient l’urgence écologique pour préserver leurs positions dominantes (2).

Le déni climatique opère comme une anesthésie constante, une entreprise de neutralisation des affects et une domestication du danger par le confort. Nos sociétés technocapitalistes refusent de faire place à la douleur, préférant la détourner, l’ignorer ou l’instrumentaliser. La souffrance du monde – celle des forêts qui brûlent, des espèces qui disparaissent, des peuples massacrés – est ainsi déchargée de sa capacité à mobiliser, à alerter, à mettre en mouvement.

Cette anesthésie est renforcée par le soit-disant « rationnalisme » d’apparence du néolibéralisme : l’obligation d’aller bien, de rester performant, de cultiver l’optimisme comme vertu cardinale. Dans ce régime de normativité émotionnelle, l’angoisse est disqualifiée, la tristesse dissimulée, le doute marginalisé. Le déni écologique n’est donc pas passif : il est produit, entretenu, renforcé par des récits, des images, des politiques qui cultivent l’illusion d’un monde encore maîtrisable, où la technologie et le marché finiront bien par corriger les déséquilibres. Il s’agit d’un aveuglement entretenu, presque ritualisé, pour ne pas avoir à affronter la faillite symbolique de notre modèle civilisationnel.

Le déni comme outil de domination

Dans ses travaux sur la nécropolitique, le politologue Achille Mbembe (3) démontre que certaines vies sont systématiquement considérées comme sacrificielles, exposées à la mort lente ou brutale, pour préserver les conditions d’existence des classes dominantes. Un monde en proie à des inégalités toujours croissantes, à la militarisation, à l’hostilité et à la terreur, mais aussi à une résurgence des forces racistes, fascistes et nationalistes déterminées à exclure et à tuer. Il expose comment la démocratie a commencé à épouser sa part d’ombre — son « corps nocturne » — fondé sur les désirs, les peurs, les affects, les relations et la violence qui ont animé le colonialisme. Le déni climatique prolonge cette logique : il rend acceptable l’inacceptable, en invisibilisant les zones du monde les plus exposées.


Là où les communautés les plus précaires vivent déjà les conséquences extrêmes de la crise écologique, le déni fonctionne comme une frontière. Il interdit l’identification, neutralise l’empathie, légitime la non-action. À ce titre, il participe pleinement d’un ordre mondial inégalitaire, racialisé et extractiviste, où les pays les plus pauvres deviennent les décharges à ciel ouvert des pays riches (4).

La pensée de Vandana Shiva, auteure écoféminisite et avocate, éclaire cette réalité avec une grande acuité : selon elle, le déni climatique est l’ultime expression d’une économie de la séparation, où l’on croit pouvoir vivre déconnecté du sol, des autres, du vivant. Les élites financières cultivent cette croyance, persuadées qu’elles pourront s’extraire des désastres qu’elles ont provoqués, par des bunkers, des colonies martiennes ou un techno-solutionnisme quasi mystique. En ce sens, le déni écologique est à la fois un aveuglement et une stratégie cynique. Il ne nie pas nécessairement l’effondrement parce qu’il l’ignore, mais parce qu’il en tire profit — jusqu’au dernier souffle.

Trouver un remède à l’indifférence


Il est désormais nécessaire de reconfigurer les fondements mêmes de notre rapport à la santé mentale lorsque l’on parle d’éco-anxiété (voire peut-être tout simplement d’utiliser un autre terme). Dans un monde traversé par des crises systémiques, climatiques, sociales et ontologiques, la pathologisation des affects lucides — tels que la tristesse face à l’effondrement du vivant, l’inquiétude face à l’avenir ou la colère contre l’inaction politique — constitue une forme de violence inédite envers la démocratie. Ce que l’on nomme trop rapidement « éco-anxiété » est en réalité l’expression d’une conscience éveillée (salut les wokes), d’un esprit encore capable de résonner avec la vérité du monde. Il ne s’agit pas d’un trouble à soigner, mais d’un élan vital.

Certaines écoles de psychologique parfois héritières des logiques d’adaptation et de normalisation continuent de juger la santé mentale à l’aune de la résilience à l’ordre établi, c’est-à-dire à la capacité de s’ajuster aux normes d’une société foncièrement destructrice. Or, le capitalisme est un système qui repose sur le déni, l’instrumentalisation d’autrui, la manipulation, le mensonge et la violence. Il engendre, avec une constance implacable, des inégalités obscènes, une logique d’extraction qui réduit la nature à une réserve de profits et les êtres humains qui s’y opposent à des obstacles à éliminer. Si le capitalisme était une personne, et certains individus l’incarnent parfaitement, on pourrait très bien lui diagnostiquer un trouble de la personnalité antisociale (ou psychopathie).

Mais le capitalisme est un système, entretenu pour les intérêts de quelques-un-es, défendu par ses prédateur-ices comme par ses victimes, profondément reproducteur de violences systémiques, dont nous sommes toutes et tous des héritier-es. À ce titre, il exige un traitement individuel et collectif, non pas en tant qu’anomalie isolée mais comme pathologie sociale globale, à interroger à la racine, à désintoxiquer des imaginaires, et à déconstruire patiemment par des gestes politiques et poétiques.

Un article proposé par Corpus


Sources et Ressources :

(1) George Marshall, 2017, Le Syndrome de l’autruche. Pourquoi notre cerveau veut ignorer le changement climatique, Domaine du possible, Actes sud

(2) Requiem for a Species: Why We Resist the Truth about Climate Change, Clive Hamilton, 2013

(3) Necropolitics, Achille Mbembe, 2019

(4) Les cas emblématiques de dumping environnemental et leurs conséquences, Lumo, Jordan More-Chevalier, 2023

Denialism: How Irrational Thinking Hinders Scientific Progress, Harms the Planet, and Threatens Our Lives, Michael Spector, 2009


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