Interdire les milliardaires

Un million de secondes, c’est environ 11,5 jours ; un milliard de secondes, c’est plus de 31 ans. Un million d’euros dépensé à raison de 5 000 € par mois dure plus de 16 ans ; un milliard au même rythme dure plus de 16 000 ans. À ce stade, on ne parle plus de richesse, mais d’une quantité qui dépasse l’échelle humaine. Pour pouvoir être aussi riche, il faut forcément avoir mis un paquet de monde dans la misère. Il ne s’agit pas d’un ordre naturel des choses mais de stratégies politico-économiques planifiées. Interdire à un être humain de posséder un tel pouvoir de nuisance serait salvateur pour des milliards de personnes. Rassurez-vous, nos pauvres petits bichons dorés ne finiront pas à  la soupe populaire avec 99 999 999 € (même si interdire les multimillionnaires ne serait pas une mauvaise idée non plus).

Temps de lecture : 4 minutes

La seule façon de devenir milliardaire c’est d’exploiter les corps et les ressources

On ne devient pas milliardaire en vendant des confitures sur un marché artisanal. On le devient tout d’abord par héritage puis en contrôlant des chaînes de valeur mondialisées, en comprimant les salaires, en externalisant les coûts sociaux et environnementaux et en détournant des fonds publics à des fins privées. En d’autres termes, c’est la misère des masses qui fait la puissance d’une poignée d’individus (et on invente de belles histoires de méritocratie pour vous faire croire le contraire).

Les travaux de Thomas Piketty dans Le Capital au XXIe siècle montrent que la concentration extrême des richesses n’est pas un accident : elle découle de mécanismes structurels où le rendement du capital dépasse durablement la croissance. En clair : l’argent travaille pendant que les autres transpirent. Et pendant que les dividendes ruissellent uniquement vers le haut, les externalités négatives – pollution, précarité, burn-out, j’en passe et des meilleurs – contaminent le reste de la société.

Accumuler des milliards suppose :

  • Une extraction maximale de valeur (payer le moins possible celleux qui abîment leur corps pour produire quelque chose pendant que les autres se touchent dans des bureaux climatisés).
  • Une optimisation fiscale agressive (pour ne pas payer d’impôts et donc ne pas redistribuer les richesses)
  • Une socialisation des pertes quand ça tourne mal (c’est à dire renflouer les caisses avec vos impôts).
  • Partir avec un héritage familial la plupart du temps

Les milliardaires sont les vrais assisté-es

On nous explique souvent que les ultra-riches “créent de l’emploi” et “investissent dans l’économie réelle”. En pratique, une large part des grandes fortunes est logée dans des actifs financiers : actions, fonds, produits dérivés, immobilier spéculatif. Selon les récents rapports d’Oxfam (1), la concentration extrême de richesse s’accompagne d’une érosion de la base fiscale mondiale. Les plus fortunés ont accès à des armées d’avocats fiscalistes que même un ministère des Finances peine à concurrencer.

Pour aller plus loin : En finir avec le mérite

Le résultat ?

  • Taux effectifs d’imposition souvent inférieurs (proportionnellement) à ceux des classes moyennes (2).
  • Subventions publiques, crédits d’impôt, infrastructures payées par la population.
  • Sauvetages étatiques en cas de crise.

Ajoutez à cela un autre fait peu reluisant : les ultra-riches ont une empreinte carbone délirante. Jets privés, yachts géants, investissements dans les énergies fossiles. Les 1 % les plus riches émettent bien plus que la moitié la plus pauvre de la population mondiale (3).

Combien rapporterait une taxe à 100 % au-delà du milliard ?

Faisons un calcul simple, presque enfantin. Il existe environ 2 500 à 3 000 milliardaires dans le monde (4). Supposons une fortune moyenne de 3 milliards (hypothèse prudente). Si on taxe à 100 % au-delà du premier milliard, cela signifie :

  • 2 milliards récupérés en moyenne par milliardaire.
  • 2 500 milliardaires × 2 milliards = 5 000 milliards.

Pour donner un ordre de grandeur, 5 000 milliards représentent le PIB de l’Allemagne en 2025 (5). De quoi transformer structurellement l’accès aux soins et à l’éducation à l’échelle mondiale. Et non, personne ne serait “ruiné”. Vivre avec 999 millions reste compatible avec un certain confort. En vérité, pour un seul être humain, c’est encore trop. Le plus simple serait d’ajouter à cette taxe, l’impossibilité de gagner X fois plus que le plus bas salaire défini. 5, 10 ou 20, c’est à débattre dans un contexte démocratique. Ainsi, si l’homme le plus riche d’un pays souhaitait s’augmenter et bien il devrait augmenter le SMIC en contrepartie.

Les super-riches premiers soutiens du fascisme 

Historiquement, les très grandes fortunes ont rarement été des remparts spontanés contre l’autoritarisme (que ce soit le Chili de Pinochet ou l’Allemagne Nazie, j’en passe et des meilleures). Elles ont plutôt soutenu des régimes garantissant la stabilité de leurs intérêts économiques.

Pour aller plus loin : Qui a aidé les nazis à prendre le pouvoir ?

D’un point de vue strictement socio-politique et socio-économique, l’agrégation récurrente des élites patrimoniales vers des configurations de pouvoir autoritaires peut s’analyser comme le produit d’une rationalité stratégique inscrite dans la logique de reproduction des capitaux (économique, social et symbolique), combinée à une aversion structurelle à la redistribution inhérente aux régimes démocratiques. Lorsque l’intensité des revendications égalitaires ou la volatilité électorale accroissent le risque de révision des cadres fiscaux et réglementaires, les détenteurs d’actifs tendent à privilégier des architectures institutionnelles caractérisées par une concentration décisionnelle, une faible perméabilité aux contre-pouvoirs et une capacité coercitive élevée, celles-ci offrant une prévisibilité normative et une sécurisation des droits de propriété supérieures.

Voilà en quoi le président Emmanuel Macron aura voué ses deux mandats, préparant le terrain aux mouvances d’extrême droite dont le programme économique est relativement identique. Dans une perspective proche de l’analyse élitiste de Vilfredo Pareto, cette convergence s’explique par la circulation restreinte des élites et par la formation de coalitions oligarchiques visant la stabilisation de leur position dominante ; l’autoritarisme fonctionne alors comme un dispositif de verrouillage institutionnel masqué par la désignation d’un bouc-émissaire que sont les minorités associées aux courants politiques alternatifs. Si cette transformation s’est récemment parachevée aux Etats-Unis où Donald Trump, lui-même issu de l’extrême richesse et de l’extrême droite, a installé un pouvoir ouvertement fasciste, l’Europe n’en est plus très loin…

Un article proposé par Comme un Démon


Sources :
(1) https://www.oxfamfrance.org/rapports/rapport-sur-les-inegalites-2026-resister-au-regne-des-plus-riches/
(2) https://frustrationmagazine.fr/taxe-zucman
(3) https://reporterre.net/50-milliardaires-polluent-plus-que-1-3-milliard-de-personnes
(4) https://www.forbes.fr/classements/les-chiffres-fous-du-classement-forbes-2022-des-milliardaires-tout-ce-que-vous-avez-toujours-voulu-savoir-sur-les-milliardaires-sans-jamais-avoir-ose-le-demander/
(5) https://www.worldometers.info/fr/pib/pib-par-pays/


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