Né en 1879 dans une famille aristocratique catholique prussienne, von Papen a d’abord servi comme officier de cavalerie dans l’armée impériale allemande. Il a ensuite occupé divers postes diplomatiques, notamment en tant qu’attaché militaire aux États-Unis pendant la Première Guerre mondiale. Après la guerre, von Papen s’est engagé en politique en rejoignant le Parti du Centre (Zentrum), un parti de centre droit, conservateur et catholique.
En 1932, von Papen a été nommé chancelier de l’Allemagne par le président Paul von Hindenburg, malgré son manque de soutien au sein du Reichstag. Son mandat de chancelier fut bref, et son gouvernement minoritaire, surnommé « cabinet des barons », échoua à résoudre la crise politique et économique qui frappait alors l’Allemagne. Pour tenter de stabiliser la situation, von Papen utilisa des décrets d’urgence pour gouverner, affaiblissant ainsi la démocratie parlementaire.
Le terme « cabinet des barons » est utilisé de manière péjorative pour souligner que le gouvernement était perçu comme étant composé de membres de l’aristocratie et des élites économiques, déconnectés des réalités sociales et économiques de la population.
Après avoir été contraint de démissionner en novembre de la même année, von Papen joua un rôle clé dans l’accession au pouvoir d’Adolf Hitler. Convaincu qu’il pourrait contrôler le chef du Parti National Socialiste et utiliser son soutien populaire pour stabiliser le gouvernement, von Papen négocia un accord avec les nazis. Il décide de dissoudre le parlement en 1932 et convint le président Hindenburg de nommer Hitler chancelier en janvier 1933, tout en assumant lui-même le poste de vice-chancelier dans le nouveau gouvernement.
Von Papen croyait naïvement qu’il pourrait limiter l’influence de Hitler mais cette stratégie échoua rapidement. Une fois au pouvoir, Hitler et les nazis consolidèrent leur contrôle sur le pays, marginalisant von Papen et les autres membres de son camp.
Lors de la Nuit des Longs Couteaux, le 29 juin 1934, Franz von Papen échappa de justesse à la mort. Cette purge, orchestrée par le régime nazi, vit l’élimination de jusqu’à 400 membres des SA, dont plusieurs figures emblématiques du mouvement, telles que Ernst Röhm. Cet évènement scelle pour quelques années l’alliance de Hitler avec les milieux conservateurs et l’armée. « L’initiative brutale de Hitler les apaise, l’élimination des nazis révolutionnaires (c’est-à-dire de la tendance populiste du parti national-socialiste) rassure la droite sur les intentions du nouveau régime ».
L’opération ne se limite pas à une purge de la SA. Après avoir fait emprisonner, exiler ou exécuter des sociaux-démocrates et des communistes, Hitler profite de l’occasion pour s’occuper des conservateurs dont le vice-chancelier von Papen et son entourage.
Face à ces événements, il devint douloureusement évident pour von Papen qu’il avait gravement sous-estimé sa capacité à contrôler Hitler. Trois jours après la purge, il démissionna de son poste de vice-chancelier, probablement motivé par un sentiment de préservation personnelle.
Deux semaines avant sa démission, von Papen avait adressé une lettre à Hitler, le 12 juillet 1934, louant le Führer pour ses actions lors de la purge des SA. Dans cette correspondance, Papen exprimait son admiration pour la « virilité et la grandeur humaine » de Hitler, et félicitait le Führer pour avoir « écrasé la révolution prévue ».
Papen fut ensuite rappelé par Hitler. Il reçut la mission de stabiliser les relations austro-allemandes, tout en poursuivant l’objectif d’une annexion de l’Autriche par l’Allemagne, projet qui se concrétisera par un référendum le 10 avril 1938.
LE Rôle des puissances médiatico-industrielles
Les grandes puissances industrielles allemandes, telles que les dirigeants de l’industrie lourde, de la chimie et de la finance, ont soutenu Von Papen et, par extension, Hitler, en raison de leur peur du communisme et de leur désir de voir un gouvernement qui pourrait stabiliser l’économie et protéger leurs intérêts. Ils voyaient en Hitler un allié potentiel capable de contrer la menace communiste, d’écraser les syndicats, et de garantir des politiques favorables au capitalisme. En particulier, certains industriels influents, comme Fritz Thyssen, propriétaire de grandes aciéries, et Emil Kirdorf, un magnat de l’industrie charbonnière, ont fourni des fonds importants au parti nazi.
Ces industriels voyaient également en von Papen un conservateur traditionnel qui, malgré son manque de base populaire, pourrait servir de pont entre les élites conservatrices et les masses populaires attirées par le message radical des nazis.
Alfred Hugenberg, un magnat des médias et figure politique influente à la tête du Parti national du peuple allemand (DNVP, parti d’extrême droite), contrôlait un vaste empire médiatique comprenant des journaux, des magazines et des agences de presse. Il utilisa ses ressources médiatiques pour amplifier les messages conservateurs et nationalistes, créant ainsi un climat favorable à l’extrême droite.
Est-ce que l’histoire se répète ?
Bien que les contextes historiques soient très différents, certaines ressemblances, dans leur positionnement et leurs actions, suscitent des interrogations sur la manière dont des leaders centristes, appuyés par une oligarchie financière, peuvent ouvrir la voie à des forces politiques extrêmes.
Les événements historiques sont uniques, influencés par des contextes spécifiques, des personnages et des circonstances qui ne peuvent jamais être reproduits à l’identique. Cependant, les forces sous-jacentes qui les ont façonnés restent les mêmes. Dans le cas présent, et dans les années 30, de grandes familles bourgeoises soucieuses de conserver leurs privilèges, quand bien même un régime autoritaire devrait advenir.
La montée du fascisme en Europe dans les années 1920 et 1930 s’est produite dans un contexte de crise économique profonde, d’insécurité politique, et de peur du socialisme (qui remettait en question l’exploitation du prolétariat par les grandes puissances industrielles et bourgeoises). Ces conditions ont conduit à l’émergence de mouvements politiques autoritaires qui promettaient de restaurer l’ordre, la sécurité et la grandeur nationale.
L’adage « Plutôt Hitler que le Front populaire » évoque d’ailleurs une période sombre de l’histoire française, où les élites conservatrices et économiques préféraient voir Adolf Hitler triompher en Allemagne plutôt que de soutenir les réformes sociales du Front populaire en France, qu’elles percevaient comme une menace à leurs intérêts. Cet état d’esprit illustre la manière dont la peur du changement social et la défense des privilèges de quelque un-es peuvent conduire à des alliances dangereusement irréversibles…
« Nous attendions probablement le jour où le RN l’emporterait dans les urnes, lors d’une élection présidentielle, mais c’est arrivé à la suite d’élections intermédiaires et par la volonté du seul Macron de continuer à imposer par tous les moyens une politique économique qui prive l’État de ses ressources et les gens « d’en bas » du fruit de leur travail, et de cacher cela sous des dénonciations de boucs émissaires et une épaisse couche d’intolérance républicaine. Le RN porte un discours de rupture morale mais une politique économique en phase avec la droite au pouvoir. Quand le centre et la droite n’ont plus les moyens de gouverner sans faire alliance avec d’autres, l’extrême droite s’impose donc aux dépens de la gauche, qui elle assurait vouloir au moins modérer cette politique néolibérale » (1).
Pour rappel, puisque des millions de français et de françaises semblent amnésiques, le Front national (FN), ancêtre du Rassemblement National (RN), a été fondé en France le 5 octobre 1972 par Jean-Marie Le Pen ainsi que les anciens Waffen-SS Pierre Bousquet et Léon Gaultier, des sympathisants néonazis tels que François Duprat et des nostalgiques de l’Algérie française, tels que Roger Holeindre, membre de l’Organisation de l’armée secrète (OAS). Le FN a été conçu comme un rassemblement de diverses factions d’extrême droite françaises, incluant des néo-fascistes, des royalistes, des anciens collaborateurs du régime de Vichy, ainsi que d’autres groupes nationalistes et conservateurs.
Un article de Irène Diesel
Sources et Ressources :
L’âge des dictatures: Fascismes et régimes autoritaires en Europe de l’Ouest (1919-1945) – Johann Chapoutot (2008)
(1) https://blogs.mediapart.fr/audevidal/blog/080924/une-discrete-arrivee-au-pouvoir
(2) https://fr.wikipedia.org/wiki/Franz_von_Papen
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2 réflexions sur “Von Papen : le centriste qui aida les nazis à prendre le pouvoir”