Les licornes et l’islamo-gauchisme n’existent pas

L’expression « islamo-gauchisme » n’est pas un concept reconnu par les sciences sociales, mais bien un outil rhétorique qui s’insère dans des dynamiques politiques contemporaines de stigmatisation. Sa comparaison avec le mythe antisémite du « judéo-bolchevisme » des années 1920-30, défendu par les mouvances fascistes, permet d’éclairer ces dynamiques de manière historique voire de les lier aux intérêts politico-financiers des deux époques. N’en déplaisent aux médias propagandistes et aux oligarques fascisants qui les possèdent : mettre une corne sur un cheval n’en fait pas une licorne.

Temps de lecture : 6 minutes

Le terme « islamo-gauchisme » est un néologisme apparu dans le débat public au début des années 2000, popularisé notamment en France par le politologue Pierre-André Taguieff pour désigner, selon lui, une proximité supposée entre certaines franges de gauche et des milieux musulmans ou islamistes. Ce terme est aujourd’hui largement contesté par des chercheur-euses, non tant sur son origine que sur son usage, précisément parce qu’il sert à désigner indistinctement des mouvements militants, des travaux universitaires, voire des personnes critiques du racisme ou engagées dans des luttes anticoloniales, sous une forme fusionnée qui n’a pas de base solide dans des corpus théoriques clairement définis. Taguieff lui-même a insisté sur le fait que le terme ne signifiait pas que la gauche dans son ensemble serait islamiste ni que l’islamisme serait une composante intrinsèque de la gauche, mais qu’il s’agissait d’une expression heuristique pour un phénomène limité dans le temps et l’espace (1).

Un parallèle troublant avec le « judéo-bolchevisme »

Historiquement, le mythe du judéo-bolchevisme est un slogan de propagande compris par les historiens comme un mythe politique explicite et documenté, qui a circulé en Europe après la Révolution russe de 1917. Il fut amplifié par les mouvements nationalistes et antisémites, notamment le nazisme, pour prétendre que le communisme n’était pas seulement une menace politique mais aussi « dirigé par les Juifs » – une construction qui amalgamait antisémitisme et anticommunisme en une théorie du complot mobilisée pour créer une fausse menace externalisée et légitimer la persécution. Sur ce point, les travaux de spécialistes comme Ian Kershaw ou Paul Hanebrink montrent comment le mythe du judéo-bolchevisme a servi à renforcer des idéologies d’extrême droite qui cherchaient à stigmatiser une communauté en l’associant à une force politique antagoniste.

La comparaison – souvent évoquée aujourd’hui par des journalistes et des universitaires – repose donc sur la similarité structurelle entre deux usages rhétoriques : dans les deux cas, une minorité religieuse ou perçue comme telle est amalgamée à une menace politique globale, parfois à des fins de mobilisation sociale ou électorale. Dans les années 1930, les nazis et d’autres courants d’extrême droite ont fait du « judéo-bolchevisme » un outil de haine et de légitimation de l’antisémitisme institutionnalisé, conduisant à des persécutions massives puis au génocide que l’on connait.

Le terme d’islamo-gauchisme fonctionne, dans ses usages actuels, comme une forme contemporaine de rhétorique polémique qui associe abusivement des populations musulmanes ou des mouvements de gauche à une menace sociale ou politique unifiée, non pas parce qu’il y aurait une idéologie structurée correspondante, mais parce que ce terme sert à créer une inquiétude morale partagée et à délégitimer des acteurs politiques ou académiques. Cette utilisation rhétorique reprend des mécanismes très proches de ceux du judéo-bolchevisme : amalgames, théories du complot, désignation d’un ennemi intérieur dans le but de masquer les vrais desseins d’un capitalisme ensauvagé et prêt à tout pour accroître son pouvoir et ses ressources.

Plusieurs historien-nes et penseur-euses contemporain-es ont explicitement souligné ce parallèle. Pascal Blanchard (2), spécialiste de l’histoire coloniale et des représentations, a observé que l’expression islamo-gauchisme évoque des termes utilisés historiquement pour stigmatiser et que sa mobilisation est moins une description analytique qu’une arme de rhétorique politique. L’accusation d’islamo-gauchisme est dangereuse parce qu’elle crée un spectre moral analogue à un mythe de menace, et qu’elle sert à unir des groupes sociaux autour de peurs irrationnelles plutôt que sur des réalités historiques objectivées. Elle repose plutôt sur l’observation que des procédés discursifs, des mécanismes d’amalgame et des fonctions politiques similaires peuvent être identifiés quand des forces d’extrême droite construisent des « menaces internes » pour stigmatiser une communauté et délégitimer toute opposition.

Les mouvances d’extrême droite et le catholicisme

Il est intéressant de constater que les usager-es habituel-les de ces termes sont, quant à eux, très généralement proches des sphères chrétiennes d’extrême droite. L’Europe du XXᵉ siècle fournit plusieurs exemples de mouvements ayant articulé christianisme et radicalité politique. L’historien britannique Roger Griffin, spécialiste du fascisme, a montré que nombre de mouvements fascistes européens ont entretenu des rapports complexes avec le christianisme, oscillant entre instrumentalisation et intégration partielle d’éléments religieux dans un projet nationaliste autoritaire (The Nature of Fascism, 1991).

En Espagne, le régime franquiste a explicitement revendiqué un national-catholicisme fusionnant Église, État et identité nationale. L’historien Julián Casanova a documenté cette symbiose entre catholicisme institutionnel et régime autoritaire (The Spanish Republic and Civil War, 2010). Le catholicisme n’y était pas « radicalisé » théologiquement, mais mobilisé comme socle d’un ordre politique exclusif.

Pour aller plus loin : Jésus était-il de gauche ?

Aux États-Unis notamment, des politistes comme Samuel Perry et Andrew Whitehead ont étudié ce courant dans Taking America Back for God (2020). Ils le définissent comme une idéologie politique affirmant que l’identité nationale doit être fondée explicitement sur le christianisme et que l’État doit refléter des valeurs chrétiennes perçues comme menacées. Il ne s’agit pas nécessairement d’un mouvement violent, mais d’une vision exclusiviste pouvant nourrir des discours hostiles aux minorités religieuses ou culturelles. D’autre part, il existe des formes d’extrémisme violent se réclamant du christianisme. L’historien Kathleen Belew, dans Bring the War Home (2018), a montré comment certains mouvements suprémacistes blancs américains mobilisent des références chrétiennes, notamment dans la mouvance dite Christian Identity, pour légitimer une vision racialisée et apocalyptique du monde. Dans ces cas, la radicalisation est à la fois idéologique et parfois terroriste.

En Europe, certains auteurs d’attentats d’extrême droite ont invoqué une rhétorique de défense de la « civilisation chrétienne ». Le politiste Cas Mudde, spécialiste de l’extrême droite, souligne que ces références relèvent davantage d’une identité civilisationnelle instrumentalisée que d’un projet théologique structuré (The Far Right Today, 2019). Le christianisme y devient un marqueur culturel mobilisé contre l’immigration ou l’islam, plutôt qu’un cadre doctrinal religieux cohérent.

En finir avec les amalgames : la radicalisation comme trajectoire individuelle


Dans Terror in the Mind of God (2000), le sociologue des religions Mark Juergensmeyer montre que les violences commises au nom du christianisme, de l’islam, du judaïsme ou de l’hindouisme relèvent d’un même schéma interprétatif : des acteurs construisent un récit de « guerre cosmique », c’est-à-dire une confrontation perçue comme absolue entre le Bien et le Mal. Ce cadre mental transforme des conflits politiques ou identitaires en affrontements sacrés. Juergensmeyer insiste toutefois sur le fait que ces interprétations sont sélectives et minoritaires au sein des traditions concernées. Elles ne représentent ni la doctrine dominante ni la pratique ordinaire des fidèles.

Les travaux contemporains sur la radicalisation confirment cette approche processuelle. Le politiste Olivier Roy, dans Le Djihad et la mort (2016), propose une thèse éclairante applicable au-delà du seul islamisme : il parle d’« islamisation de la radicalité » plutôt que de radicalisation de l’islam. Autrement dit, des individus préalablement en rupture sociale ou existentielle investissent un référentiel religieux pour donner sens à leur violence. La dynamique est comparable dans certains milieux d’extrême droite se réclamant du christianisme : la religion fournit un vocabulaire symbolique à une radicalité déjà constituée, souvent nourrie par des frustrations identitaires, sociales ou psychologiques.

L’historien Jean-Pierre Filiu et le politiste Farhad Khosrokhavar, travaillant sur différentes formes de radicalités, ont également montré que la logique de passage à l’acte s’inscrit souvent dans une quête de sens extrême, où l’idéologie joue un rôle de catalyseur plus que de cause première. Le phénomène relève alors davantage d’une sociologie des marges que d’un basculement massif d’une communauté.

Il convient ici de rappeler un principe méthodologique central en histoire et en sociologie : l’existence de groupuscules violents ne permet jamais de qualifier l’ensemble d’une tradition religieuse. Appliquer une responsabilité collective à des millions de croyant-es à partir d’actes isolés, bien que terribles et spectaculaires, constitue une erreur d’inférence, comparable à celle qui consisterait à assimiler l’ensemble d’une idéologie politique aux crimes de ses franges extrêmes.


Sources et Ressources :

(1) https://www.media-diversity.org/islamo-leftism-a-false-concept-that-has-polarised-public-opinion/
(2) https://www.huffingtonpost.fr/politique/article/islamo-gauchisme-pour-pascal-blanchard-l-expression-en-rappelle-une-autre_177414.html


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