L’histoire des conflits armés obéit à une constante que les siècles n’ont jamais réellement démentie : la décision de faire la guerre appartient rarement à celles et ceux qui en subiront les conséquences directes. Derrière les discours martiaux, les postures viriles et les déclarations solennelles sur la défense de la nation, se dessine une réalité plus prosaïque et plus brutale : la guerre est pensée, planifiée et justifiée par des élites politiques, économiques et militaires qui, pour l’essentiel, n’en connaissent ni la boue, ni le sang, ni le deuil. Les dirigeant-es contemporain-es, qu’ils se nomment Trump, Poutine, Macron, Xi Jinping ou autres chantres d’un capitalisme débridé, s’inscrivent dans cette continuité historique tout en accroissant la distance qui les sépare du champ de bataille.
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La guerre consiste à envoyer les pauvres défendre les intérêts des riches au nom de la patrie
Il serait intellectuellement malhonnête de prétendre que cette situation constitue une rupture totale avec le passé. Les guerres de l’Antiquité, du Moyen Âge ou de l’époque moderne ont elles aussi été décidées par des souverains, des princes ou des oligarchies dont les intérêts ne recoupaient que partiellement ceux des populations mobilisées. Toutefois, une différence notable mérite d’être soulignée. Dans certaines configurations historiques, une fraction de la noblesse dirigeante partageait, au moins formellement, le sort militaire de ses troupes. La figure du roi combattant ou du seigneur menant ses hommes au front relevait autant de la stratégie que de la mise en scène politique. Cela ne rendait ni la guerre plus juste, ni la violence plus acceptable, mais introduisait une forme de cohérence morale entre la décision et le risque encouru.
Pour aller plus loin : La démocratie et la paix comme armes de guerre
Aujourd’hui, cette cohérence a disparu. Les décisions de guerre se prennent dans des bureaux climatisés, à distance des villes détruites et des corps mutilés. Les technologies militaires modernes — drones, missiles de croisière, cyberattaques — ont encore accru cette dissociation entre l’acte de décider et l’acte de tuer. La guerre devient un objet de gestion, un dossier parmi d’autres, inscrit dans des logiques budgétaires, industrielles et géopolitiques qui bénéficient avant tout à des secteurs déjà privilégiés : complexes militaro-industriels, acteurs financiers, élites politiques soucieuses de posture internationale. Les coûts humains, eux, sont externalisés.
Concentrer le pouvoir, sous-traiter la souffrance
Cette externalisation est d’abord sociale. Les armées contemporaines, dans de nombreux pays, recrutent majoritairement parmi les classes populaires ou les franges les plus précaires de la société. Les enfants des classes favorisées, lorsqu’ils servent, le font souvent dans des fonctions éloignées du combat direct ou disposent de ressources leur permettant d’échapper à l’enrôlement. La guerre est ainsi financée par l’impôt de tou-tes, mais exécutée par quelques-uns, toujours les mêmes, dont les marges de choix sont limitées. Ce déséquilibre n’est pas un accident : il est le produit d’un système où le risque est systématiquement transféré vers le bas de l’échelle sociale.
À cette injustice sociale s’ajoute une violence morale plus insidieuse. Les populations civiles, qu’elles vivent dans les pays agresseurs ou dans les pays agressés, sont sommées de justifier l’injustifiable au nom d’intérêts abstraits : sécurité nationale, influence stratégique, crédibilité internationale. Or, l’analyse rigoureuse des conflits récents montre que les bénéfices concrets de ces guerres ne profitent jamais à la majorité des citoyen-nes. Les destructions d’infrastructures, les traumatismes psychologiques, les déplacements massifs de populations et l’instabilité durable constituent un héritage bien réel, là où les gains économiques et politiques demeurent concentrés entre quelques mains.
Pour aller plus loin : L’invention du concept de nation
Les guerres : un terrain de jeu pour les dominants
Face à ce constat, l’argument selon lequel la guerre serait une fatalité historique mérite d’être interrogé. Si les conflits ont toujours existé, les sciences sociales, économiques et politiques démontrent également que la coopération produit, à long terme, des résultats bien plus favorables en matière de prospérité, de stabilité et de sécurité collective. Les périodes de collaboration internationale, aussi imparfaites soient-elles, ont systématiquement généré plus de bénéfices pour un plus grand nombre que les cycles de destruction armée (*).
Dénoncer la posture belliqueuse des dirigeants contemporains ne revient donc pas à ignorer la complexité du monde ou la réalité des rapports de force. Il s’agit au contraire de rappeler une évidence trop souvent occultée : celles et ceux qui appellent à la guerre n’en paient presque jamais le prix. Tant que cette dissymétrie persistera, la tentation de recourir à la violence armée restera forte pour des élites protégées de ses conséquences. La question centrale n’est alors plus seulement celle de la légitimité de la guerre, mais celle de la responsabilité réelle de ceux qui la décident, et du droit qu’ils s’arrogent à envoyer d’autres mourir pour des intérêts qu’ils ne partagent pas. Désertons.
Un article proposé par Corpus
(*) Sources et Ressources
L’entraide, l’autre loi de la jungle, Pablo Servigne et Gauthier Chapelle, 2017
World Development Report 2011: Conflict, Security, and Development
Lien : https://openknowledge.worldbank.org/handle/10986/4389
Référence APA :
World Bank. (2011). World Development Report 2011: Conflict, Security, and Development. World Bank Publications. https://doi.org/10.1596/978-0-8213-8439-5
Note : Ce rapport est une référence majeure en économie du conflit. Il montre l’impact économique négatif des guerres et l’importance de la gouvernance pour la paix.
Global Peace Index 2023
Lien : https://www.visionofhumanity.org/reports/global-peace-index-2023/
Référence APA :
Institute for Economics & Peace. (2023). Global Peace Index 2023. https://www.visionofhumanity.org/reports/global-peace-index-2023/
Note : L’indice mesure la paix dans 163 pays. Il inclut des données économiques, sociales et sécuritaires liées à la paix.
Titre : The Lancet Commission on Global Health and Conflict
Lien : https://www.thelancet.com/commissions/conflict
Référence APA :
The Lancet. (2020). The Lancet Commission on Global Health and Conflict. The Lancet. https://www.thelancet.com/commissions/conflict
Note : Cette série de publications montre l’impact des conflits sur la santé publique, notamment chez les enfants.
Health in conflict and post-conflict settings
Lien : https://www.who.int/health-topics/health-in-emergencies-and-humanitarian-crisis
Référence APA :
World Health Organization. (n.d.). Health in conflict and post-conflict settings. https://www.who.int/health-topics/health-in-emergencies-and-humanitarian-crisis
Note : La page d’accueil de l’OMS sur les crises humanitaires contient des rapports et données sur les impacts sanitaires des guerres.
From Conflict to Peacebuilding: The Role of Natural Resources and the Environment
Lien : https://www.unep.org/resources/report/conflict-peacebuilding-role-natural-resources-and-environment
Référence APA :
United Nations Environment Programme. (2009). From Conflict to Peacebuilding: The Role of Natural Resources and the Environment. UNEP. https://www.unep.org/resources/report/conflict-peacebuilding-role-natural-resources-and-environment
Note : Montre comment les guerres détruisent les écosystèmes et comment la paix permet la gestion durable des ressources.
Titre : The Evolution of Cooperation
Lien : https://www.basicbooks.com/titles/robert-axelrod/the-evolution-of-cooperation/9780465005642/
Référence APA :
Axelrod, R. (1984). The evolution of cooperation. Basic Books.
Note : Ouvrage fondateur en théorie des jeux. Montre que la coopération répétée (“tit-for-tat”) est la stratégie la plus efficace à long terme.
SIPRI Yearbook 2023: Armaments, Disarmament and International Security
Lien : https://www.sipri.org/yearbook/2023
Référence APA :
SIPRI. (2023). SIPRI Yearbook 2023: Armaments, Disarmament and International Security. Stockholm International Peace Research Institute. https://www.sipri.org/yearbook/2023
Note : Analyse des dépenses militaires, des conflits et des efforts de paix. Montre que les investissements dans la diplomatie réduisent les risques de guerre.
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