La « démocratie et la paix » comme armes de guerre

Depuis plus d’un siècle, les États-Unis se présentent comme les garants naturels de la démocratie mondiale, investis d’une mission historique consistant à défendre la liberté contre la tyrannie. Ce récit fondateur, largement diffusé par le discours politique et diplomatique américain, a profondément structuré l’ordre international contemporain. Pourtant, à l’examen des faits, cette prétention universaliste se heurte à une réalité beaucoup plus ambiguë, faite d’interventions militaires, d’ingérences politiques, d’alliances avec des régimes autoritaires et de démocraties strictement conditionnées à l’alignement stratégique. De l’Europe « libérée » de 1945 à l’Amérique latine, du Vietnam au Moyen-Orient, jusqu’au Venezuela au XXIᵉ siècle, l’usage de la force au nom de la démocratie a rarement produit des sociétés souveraines, pacifiées et émancipées.

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Soutien aux dictatures et aux régimes autoritaires

L’objectif officiellement proclamé — le rétablissement de la démocratie et de l’État de droit — se heurte toujours à un constat historique solidement documenté : les interventions militaires américaines ont rarement produit les effets démocratiques annoncés. En Amérique latine, cette contradiction est ancienne. Les coups d’État soutenus par les États-Unis au Guatemala en 1954, au Chili en 1973 ou encore l’invasion du Panama en 1989 illustrent cette continuité. Dans chacun de ces cas, la rhétorique de la défense de la démocratie a servi à légitimer des actions qui ont abouti soit à l’instauration de dictatures militaires, soit à des conflits prolongés et à des violations massives des droits humains. Cette tension entre discours normatif et pratiques coercitives ne se limite toutefois pas à l’Amérique latine ; elle constitue un trait structurant de la politique étrangère américaine à l’échelle mondiale.

La guerre du Vietnam en offre l’un des exemples les plus emblématiques. Engagée progressivement à partir des années 1950 et intensifiée dans les années 1960, cette guerre fut justifiée par la théorie des dominos et la nécessité de contenir l’expansion du communisme en Asie du Sud-Est. Or, loin de protéger la démocratie, l’intervention américaine a contribué à une destruction massive des infrastructures civiles, à la mort de plusieurs millions de personnes et à une profonde déstabilisation régionale. Elle a également révélé les limites du pouvoir militaire face à des dynamiques politiques et sociales locales, tout en provoquant une crise morale et politique majeure au sein même de la société américaine.

Les « bonnes » et les « mauvaises » dictatures

L’opération « Desert Storm », déclenchée à la suite de l’invasion du Koweït par l’Irak de Saddam Hussein, fut officiellement menée pour défendre le droit international et la souveraineté d’un État agressé. Si elle bénéficia d’un mandat onusien, elle marqua aussi l’affirmation d’une présence militaire américaine durable dans une région stratégique pour l’approvisionnement énergétique mondial.

Photo de Lara Jameson

Les sanctions imposées à l’Irak dans les années 1990, suivies de l’invasion de 2003, justifiée par l’existence supposée d’armes de destruction massive et par la volonté de démocratiser le pays, ont plongé l’Irak dans une instabilité chronique dont les effets se font encore sentir. Là encore, la promesse de démocratie s’est traduite par un effondrement institutionnel, une guerre civile larvée et l’émergence de groupes armés transnationaux.

Pour autant, l’Arabie saoudite (exemple parmi d’autres), monarchie absolue fondée sur une alliance entre pouvoir politique et autorité religieuse, constitue depuis des décennies l’un des piliers de la stratégie américaine dans la région (et d’une grande partie de l’occident dont la France). Les ventes massives d’armes américaines au royaume, ainsi que le soutien politique apporté lors de conflits régionaux, notamment au Yémen, témoignent de la primauté accordée aux intérêts stratégiques sur les considérations démocratiques.

Les États-Unis, libérateurs de l’Europe

Il est vrai que l’intervention américaine contre l’Allemagne nazie (cumulée à l’intervention de l’URSS à l’Est), menée dans le cadre d’une coalition multilatérale, a contribué de manière décisive à la défaite d’un régime totalitaire et à la fin d’un conflit mondial. La reconstruction de l’Europe via le plan Marshall a favorisé une stabilisation économique et politique durable, tout en accompagnant la consolidation de régimes démocratiques. Toutefois, cette paix ne fut pas entièrement « sans condition » : elle s’est inscrite dans une logique de guerre froide sous tension extrême, impliquant l’alignement stratégique des États bénéficiaires sur Washington, leur intégration dans l’OTAN et leur inscription durable dans la sphère d’influence américaine. La paix fut réelle et durable, mais indissociable d’un cadre géopolitique structuré par la bipolarité et par des intérêts stratégiques explicites et une nécessité d’alignement et de dépendance toujours visible aujourd’hui.

Cette dépendance s’est prolongée dans les institutions financières (FMI, Banque mondiale) et technologiques, avec une domination des standards américains. Aujourd’hui, l’Europe n’essaie même plus de renforcer son autonomie stratégique et les liens de sécurité, de commerce et de technologie restent profondément asymétriques.

Une démocratie américaine sous conditions de revenus et de couleur de peau ?

L’intervention américaine au Venezuela en 2026 prend en outre place dans un contexte intérieur marqué par une fragilisation préoccupante des institutions démocratiques aux États-Unis, notamment sous la présidence de Donald Trump. Les attaques répétées contre l’indépendance judiciaire, la stigmatisation d’organisations civiles, la légitimation de discours suprémacistes, misogynes, transphobes et homophobes, ont contribué à une polarisation politique extrême.

Il convient enfin de souligner que la conception américaine de la démocratie a historiquement été marquée par une forte dimension ploutocratique, dans laquelle le pouvoir politique s’est longtemps trouvé étroitement articulé à la concentration de la richesse et à l’influence des élites économiques. La démocratie américaine fonctionne moins comme une égalité substantielle de participation que comme un système représentatif largement capté par des intérêts industriels, financiers puis corporatifs.

Toutefois, cette tendance structurelle a connu, ces dernières années, une inflexion particulièrement préoccupante. Sous l’impulsion de Donald Trump, un discours ouvertement suprémaciste, autoritaire et anti-libéral s’est imposé au cœur même de l’appareil politique, s’accompagnant d’un alignement de plus en plus visible entre le pouvoir exécutif, une large partie des GAFAM et des milliardaires de la technologie et de la finance.

Ce rapprochement ne relève pas seulement d’un opportunisme conjoncturel, mais s’inscrit dans une dynamique plus profonde que plusieurs économistes et politologues qualifient de « techno-féodalisme » : un modèle dans lequel des acteurs privés transnationaux contrôlent des infrastructures numériques essentielles, des flux d’information et des pans entiers de l’économie, tout en influençant directement les normes politiques et sociales.

Pour aller plus loin : Faut-il quitter les réseaux sociaux ?

Dans ce cadre, la tolérance, voire le soutien implicite ou explicite, apporté à des partis d’extrême droite à travers le monde — par la normalisation de leurs discours sur les plateformes numériques, par des alliances idéologiques ou par des financements indirects — apparaît moins comme une dérive accidentelle que comme un choix stratégique cohérent, visant à affaiblir les contre-pouvoirs démocratiques, à délégitimer l’État régulateur et à consolider un ordre politique favorable à la concentration extrême du capital et du pouvoir.

Un article proposé par Irène Diesel


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