Dans un contexte où les classes dirigeantes sont totalement déconnectées de la réalité sociale vécue par la majorité des citoyen-nes, la question de la légitimé à pouvoir représenter le peuple ou les salariés devrait relever de ce que les sciences sociales appellent le « décentrage » ou « décentrement ». On pourrait alors imaginer, dès la majorité atteinte, des stages en immersion, permettant aux plus privilégié-es de ressentir concrètement et dans leur chair, leur obsession abstraite pour la valeur travail et le mérite. L’image d’un héritier extirpé du lit aux aurores pour labourer les champs n’aurait-elle pas, à elle seule, le pouvoir d’adoucir quelques crispations sociales ?
Se décentrer pour mieux comprendre
Le décentrement réside au cœur des démarches anthropologique et ethnologique, ainsi que de la psychologie du développement moral. Il consiste en cette capacité à prendre distance d’avec soi, ses repères, ses convictions, sa vision du monde, pour aller à la rencontre d’autrui. « L’amour c’est la vie qui se décentre », écrivait Gabriel Marcel dans son Journal – une des premières occurrences du terme (1919). Se décentrer, cependant, n’implique pas d’éprouver pour autrui de l’amour ; seulement de l’intérêt. Non pas un intérêt stratégique, toutefois, mais communicationnel, (…), c’est-à-dire mu par une volonté de compréhension plutôt que d’instrumentalisation de l’autre (1).
Or, nombre d’élu-es et de grand-es patron-nes échouent précisément sur ce terrain. Leur rapport aux classes populaires ou aux catégories marginalisées reste médiatisé par des représentations abstraites et très largement fausses. Loin de s’ancrer dans une compréhension vécue, ils reproduisent les biais liés à leur trajectoire. Pour les rares transfuges de classe parvenant à se hisser dans les hautes sphères du néolibéralisme, iels appliquent, pour la plupart, une totale désolidarisation vis à vis de leur milieu d’origine, servant comme modèle de réussite pour masquer des inégalités structurelles alors qu’iels ne sont qu’une anomalie statistique (6). On l’a vu lors de polémiques sur les retraites, le prix du carburant, la fraude sociale ou la réforme de l’assurance chômage : certaines déclarations trahissent une méconnaissance abyssale des contraintes qui pèsent sur des millions de personnes.
Pour la création de stages d’immersion et de décentrage
On pourrait imaginer (et c’est bien le fil conducteur de cet article, l’imagination), au moment du passage à l’âge adulte, un stage obligatoire de deux à six mois dans un univers professionnel situé aux antipodes de son milieu d’origine. Cet exercice a d’ailleurs déjà été proposé par Gilles Perret et François Ruffin dans un documentaire intitulé Au boulot ! qui s’évertuait à vouloir « réinsérer les riches ».
Les enfants d’ouvrier-es, d’agriculteur-ices et de milieux modestes découvriraient la vie trépidante des open-spaces climatisés, les stratégies de présentéisme et de réunionite, le novlangue managérial, les couloirs feutrés des ministères et le rush à la cantine des grandes rédactions parisiennes. Au-delà de devoir se confronter à une forme de violence bien réelle liée à la vacuité de certains bullshit jobs et de métiers exigeants qui nécessitent des compétences concrètes et utiles pour la société mais inatteignables pour elleux, cette acclimatation permettrait de faire germer une problématique tout à fait concrète : « Pourquoi ces métiers, utiles ou non, proposent-ils une reconnaissance et des rémunérations bien plus élevées que celles de nos parents et ce pour une pénibilité physique moindre » ? En plus d’une prise de conscience de classe et d’un décalage, cette immersion permettrait de se constituer le capital social dont iels ont été privé-es et qui facilite grandement la réussite professionnelle.
Les enfants des familles aisées, eux/elles, se confronteraient au travail manuel, soumis à un haut niveau de stress et peu valorisé : couler du béton, manier une friteuse dans un fast-food, faire les vendanges, faire la toilette des résident-es d’un EHPAD, servir des plateaux repas dans un avion, gérer le SAV dans un call center, etc.
L’idée n’est pas de figer chacun dans un rôle caricatural, mais de créer un frottement, une expérience incarnée qui bouscule les évidences et réduit le confort des préjugés. Bien entendu, il manquerait ici une dimension salariale déterminante et le fait qu’il y aura bien une fin à cette expérience désobligeante.
L’empathie comme devoir civique
En seulement quelques mois, en plus de susciter quelques vocations, il deviendrait plus évident d’appréhender le concept marxiste « d’exploitation de la force de travail » expliquant que le salaire ne rémunère qu’une faible partie de la valeur réellement produite par le travailleur / la travailleuse : le reste, appelé plus-value, étant accaparé par une petite minorité clamant « s’être faite toute seule » (et vraiment il faut arrêter avec ça parce que ça devient insupportable).

Une telle mesure ne réglerait évidemment pas toutes les fractures sociales. Elle n’empêcherait pas certain-es de reprendre aussitôt le chemin de leur entre-soi. Qui plus est, sachant que ces enfants viendraient de milieux privilégiés, il est possible que par crainte des répercussions, certain-es encadrant-es de stage se montrent plus affables avec les « jeunes élites » en devenir. Mais, sur plusieurs générations, elle finirait par poser un principe : la reconnaissance des autres n’est pas une synthèse des récits de sciences sociales absorbée sur les bancs de Science Po, c’est un devoir civique essentiel. Bien entendu, cette démarche devrait s’inscrire dans une politique globale en faveur de la réduction des inégalités et de lutte contre toutes les formes de discrimination. Car, dans un même geste, le dispositif permettrait de mettre en exergue celles et ceux qui sont le plus touché-es par la pénibilité du travail et la précarité : les étranger-es en situation irrégulière et très majoritairement racisées ainsi que les jeunes des classes populaires.
Pour celles et ceux qui aspireraient à gouverner/manager, ce stage deviendrait un critère de légitimité au même titre que n’importe quel diplôme. Il en serait de même pour les top managers de nos entreprises qui, avant de pouvoir s’installer à leur poste, devraient faire leur preuve, comme c’est souvent le cas pour la plupart des patrons de PME, devant les tâches les plus « ingrates ». Imaginez alors, c’est tellement satisfaisant, un-e aspirant-e DRH de chez Carrefour ou de chez Auchan, tout droit sorti de HEC et ayant bénéficié du capital social familial pour se hisser à de telles responsabilités, devoir passer un mois à la caisse d’un supermarché ou à la gestion des stocks avant de prendre son poste. Et pourquoi ne pas appliquer le même principe aux actionnaires en proportion des dividendes versées ? En voilà une France unie et solidaire pour redresser le pays !
Quelques chiffres pour étayer l’utilité publique de ce projet qui ne verra certainement jamais le jour
- Plus de 80% d’enfants nés dans une famille de cadres occupent, à la fin de leurs études, le même type d’emploi que leurs parents (2)
- Un enfant d’une famille parmi les 20 % les plus aisées a en moyenne trois fois plus de chances d’être parmi les 20 % les plus aisés de sa génération qu’un enfant de famille modeste (3)
- Selon les données de l’OCDE, un enfant de cadre a 2 fois plus de chances de devenir cadre qu’un enfant d’ouvrier (3)
- Il faudrait deux générations seulement pour que les enfants du décile inférieur de revenus se hissent au niveau du revenu moyen dans les pays nordiques, contre quatre à six générations dans les pays d’Europe continentale, et bien plus encore dans les économies émergentes. (4)
- 60% de ce que l’on possède ne vient plus du travail, mais de la naissance. Par ailleurs, on taxe le travail 8 fois plus que l’héritage, et 1,5 fois plus que les rentes. (5)
Petit message aux inspecteur-ices des travaux finis et aux managers du vide
L’auteur, lucide sur la dimension utopique de son scénario, assume qu’il s’agit là d’une façon bien policée de rappeler aux donneur-euses de leçons — de tous bords politiques confondus — qu’iels n’auront jamais la moindre légitimité ni estime tant qu’ils prétendront « représenter » sans avoir sué, compté leurs heures ou senti, ne serait-ce qu’un instant, le poids de la précarité ; et si d’aventure le simple effort de se décentrer d’un millimètre de leur position sociale leur semblait insurmontable, qu’iels aient au moins la décence d’adopter des politiques de redistribution qui rémunèrent enfin décemment celles et ceux grâce auxquel-les ce pays tient encore debout. Avec quel argent ? Probablement le leur.
Un texte proposé par Corpus
Sources et Ressources :
(1) « Le décentrement. Moralité individuelle et justice sociale » par Pierre-Étienne Vandamme (UCL, 2012)
(2) https://www.vie-publique.fr/en-bref/291342-mobilite-sociale-des-jeunes-en-recul-depuis-les-annees-2000
(3) https://blog.insee.fr/reproduction-des-inegalites-entre-generations/
(4) https://www.oecd.org/fr/publications/l-ascenseur-social-en-panne-comment-promouvoir-la-mobilite-sociale_bc38f798-fr.html
(5) OXFAM
(6) Trahir et venger, Paradoxes des récits de transfuges de classe, Laélia Véron et Karine Abiven, 2024
En savoir plus sur Contremag
Abonnez-vous pour recevoir les derniers articles par e-mail.
2 réflexions sur “Se décentrer pour déconstruire les privilèges”