Contre le techno-féodalisme : abolir la propriété numérique ?

Le terme techno-féodalisme fait référence à un concept économique et social qui critique la structure des sociétés modernes, en particulier dans le contexte des grandes entreprises technologiques et de leur pouvoir croissant. Il dépeint une situation où, malgré les apparences de démocratisation offertes par le numérique et la promesse d’un capitalisme plus inclusif, un petit nombre d’acteurs — principalement les géants de la tech — exerce un contrôle disproportionné sur l’économie, la politique et la société, de manière semblable à la structure féodale du Moyen Âge.

Définition du techno féodalisme

Dans un système féodal classique, les seigneurs contrôlaient les terres, possédaient des richesses disproportionnées et exerçaient une autorité sur les serfs qui travaillaient pour eux. De manière comparable, les grandes entreprises technologiques d’aujourd’hui — comme Amazon, Google, Apple ou Facebook — contrôlent des infrastructures numériques vitales, telles que les plateformes de commerce, les réseaux sociaux et les données, tout en accumulant des profits gigantesques. Le terme « techno-féodalisme » suggère que ce contrôle s’accompagne d’une nouvelle forme de servitude, où les utilisateu-ices sont dépendant-es de ces plateformes pour des services essentiels dans leur vie quotidienne : de l’information à la communication, en passant par la consommation et le travail.

Les critiques du techno-féodalisme affirment que ce modèle est bien différent du capitalisme traditionnel tel que décrit par Adam Smith ou même Karl Marx. En effet, dans le capitalisme classique, la concurrence et l’innovation étaient supposées favoriser la répartition des richesses et permettre à de nouveaux acteurs d’entrer sur le marché. Dans ce contexte, un petit nombre d’entreprises détient une position quasi monopolistique, ce qui étouffe la concurrence et accentue la concentration du pouvoir.

L’idée a été popularisée notamment par des penseurs comme l’économiste grec Yanis Varoufakis, qui a évoqué la montée en puissance d’une « nouvelle oligarchie numérique ». Selon lui, les plateformes numériques ne se contentent pas de servir de simples intermédiaires : elles créent des écosystèmes fermés qui capturent la valeur produite par les utilisateurs et les entrepreneurs, les forçant à payer un « loyer » ou des commissions pour accéder à ces plateformes.

Le techno-féodalisme pose un problème politique, dans la mesure où il perturbe les processus démocratiques. Les grandes entreprises de la tech peuvent exercer une influence démesurée sur les législateurs, notamment à travers le lobbying, et sur l’opinion publique, par le contrôle de la diffusion de l’information. Cela soulève des questions sur la souveraineté nationale et le pouvoir des États dans un monde où le contrôle de l’information et de la communication est privatisé.

Le techno-féodalisme est-il une simple évolution du capitalisme ?

Le techno-féodalisme est souvent présenté comme une évolution du capitalisme, mais il serait plus juste de dire qu’il représente une mutation du capitalisme traditionnel. En effet, si le capitalisme a historiquement évolué par phases — du capitalisme industriel au capitalisme financier en passant par le néolibéralisme — le techno-féodalisme introduit des ruptures fondamentales dans la logique même du système capitaliste.

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Le capitalisme traditionnel, en particulier dans sa forme libérale, repose sur plusieurs principes fondamentaux : la concurrence, la libre circulation des biens et des services, l’accumulation du capital via l’innovation et le risque entrepreneurial, ainsi que la possibilité pour les individus d’entrer et de sortir du marché. Adam Smith, l’un des penseurs fondateurs du capitalisme, croyait au marché libre comme un mécanisme autorégulateur qui encourage la créativité, l’efficacité et l’émancipation économique des individus.

Or, le techno-féodalisme dévie de ces fondements. Voici les principales différences qui montrent qu’il ne s’agit pas d’une simple évolution, mais d’une transformation qui bouleverse les logiques classiques du capitalisme.

La disparition de la concurrence réelle

Le capitalisme traditionnel repose sur la concurrence entre entreprises, avec l’idée que la compétition favorise l’innovation, abaisse les prix pour les consommateurs et conduit à une allocation plus efficace des ressources. Dans le techno-féodalisme, au contraire, les grandes entreprises technologiques tendent à constituer des monopoles ou des oligopoles.

Elles créent des « jardins clos » (walled gardens), où elles contrôlent à la fois l’infrastructure et les services qu’elles fournissent. Par exemple, Apple contrôle à la fois la plateforme (iOS) et une partie du contenu (l’App Store), imposant des frais à toute entreprise ou individu voulant accéder à son écosystème.

Le techno-féodalisme limite ainsi l’entrée de nouveaux acteurs, réduisant considérablement la concurrence. La capture de l’innovation par un petit groupe de géants technologiques, qui achète systématiquement les start-ups prometteuses avant qu’elles ne deviennent des rivales sérieuses, contribue à geler cette dynamique.

La captation de la valeur par les plateformes

Une caractéristique clé du techno-féodalisme est le rôle des plateformes numériques. Contrairement aux entreprises capitalistes traditionnelles qui produisent des biens ou des services, les géants de la tech fonctionnent en tant qu’intermédiaires, facilitant les transactions entre utilisateurs tout en capturant la valeur créée par ces derniers. Par exemple, Amazon ne se contente pas de vendre des produits, mais prélève des commissions sur toutes les transactions effectuées via sa plateforme, exerçant un contrôle sur l’accès au marché.

Cela diffère fondamentalement de l’accumulation capitaliste traditionnelle où la création de valeur venait principalement de la production. Ici, la valeur est extraite de l’infrastructure numérique elle-même, créant ce que certains économistes appellent une « économie de rente », où les grandes entreprises capturent des revenus sans produire directement de biens ou de services.

La dépendance systémique des utilisateurs

Dans le capitalisme traditionnel, les consommateurs ont théoriquement la possibilité de choisir entre différents fournisseurs et d’exercer une forme de pouvoir par leurs préférences. Le techno-féodalisme transforme cette relation en créant une dépendance presque servile des utilisateurs vis-à-vis des plateformes.

Cette dépendance est non seulement technologique, mais aussi psychologique et sociale. Les individus se retrouvent enfermés dans les écosystèmes numériques, où quitter Facebook, Google, Instagram ou Amazon n’est pas simplement une décision de consommation, mais un choix qui affecte la vie sociale, professionnelle et même la participation citoyenne.

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Ce phénomène évoque la relation des serfs avec les seigneurs féodaux : les utilisateurs n’ont guère d’autres options que de rester dans le cadre des plateformes dominantes, tout comme les serfs n’avaient guère la possibilité de quitter les terres du seigneur. En d’autres termes, la liberté individuelle, un pilier idéologique du capitalisme, est fortement réduite dans le contexte du techno-féodalisme.

Le rôle du capital dans le techno-féodalisme

Dans le capitalisme classique, l’accumulation du capital résulte de l’investissement, de la production et du travail humain. Mais dans le techno-féodalisme, la dynamique se décale vers une accumulation de capital par la gestion des données. Les entreprises de la tech ne possèdent pas seulement des biens matériels, mais surtout des bases de données massives sur les comportements et les préférences des utilisateurs, ce qui leur permet de façonner les marchés et de manipuler les conditions de la concurrence.

Cette « datafication » de l’économie marque une différence importante par rapport à la logique capitaliste historique où la richesse se fondait sur la production industrielle ou la finance.

Le contrôle politique et l’érosion des États

Un autre aspect fondamental du techno-féodalisme est la montée en puissance des grandes entreprises technologiques face aux États-nations. Les géants de la tech exercent une influence politique considérable, à travers le lobbying et, parfois, par le contournement direct de la souveraineté étatique. Dans le système capitaliste classique, l’État jouait un rôle de régulateur, censé maintenir un équilibre entre le capital et les travailleurs. Le techno-féodalisme, lui, remet en cause ce rôle de l’État en le marginalisant ou en le soumettant aux intérêts des grandes entreprises.

Techno-fascisme

Le techno-féodalisme opère par l’extraction massive de données, une ressource invisible mais extrêmement précieuse dans les sociétés modernes. Les géants du numérique comme Google, Amazon ou Facebook capturent des quantités colossales de données personnelles et comportementales, qu’ils exploitent pour prédire, orienter et parfois manipuler les actions des individus. Dans ce contexte, la technologie devient un instrument non seulement de profit mais aussi de domination idéologique.

Cette dynamique rappelle les mécanismes fascistes, où l’État centralisé ou les forces autoritaires cherchent à contrôler non seulement les actions mais aussi les pensées des citoyens. Le pouvoir que détiennent ces entreprises sur les données fait d’elles des acteurs supra-étatiques capables de surveiller, de censurer et même de réprimer des comportements ou des opinions dissidentes. Cette surveillance omniprésente, souvent invisibilisée, peut être utilisée pour cadrer le discours public, orienter le vote, voire réprimer politiquement des groupes perçus comme une menace pour l’ordre établi.

La critique marxiste du fascisme comme « stade ultime du capitalisme » trouve ici une résonance dans la manière dont ces structures de pouvoir technologique renforcent les dynamiques capitalistes tout en annihilant la possibilité d’une contestation démocratique. La concentration des données et du pouvoir numérique étouffe la dissidence et prépare le terrain à des régimes autoritaires, masqués sous des formes plus technocratiques et sophistiquées.

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L’exemple le plus emblématique est celui du système de crédit social en Chine, qui s’appuie sur la collecte massive de données pour surveiller, évaluer et contrôler le comportement des citoyens.

Ce système exploite les technologies d’intelligence artificielle, de reconnaissance faciale et de big data pour attribuer des scores individuels en fonction du comportement social et financier de chaque citoyen. Les personnes ayant un score bas peuvent se voir refuser l’accès à certains services essentiels (transports, logements, éducation) ou même être exclues de certaines parties de la société.

Des régimes autoritaires assumés aux soi-disant « démocraties libérales » : le techno-féodalisme est partout

Les révélations d’Edward Snowden en 2013 ont mis en lumière le programme de surveillance de masse de la NSA (National Security Agency), qui s’appuyait sur la collaboration de grandes entreprises technologiques américaines comme Google, Facebook et Apple. Ces entreprises, qui contrôlent la majorité des communications numériques mondiales, ont partagé des données personnelles avec les agences gouvernementales américaines, permettant ainsi une surveillance sans précédent des citoyens, y compris à l’étranger.

Dans ce contexte, le techno-féodalisme devient un partenaire clé pour l’État, non seulement pour surveiller ses propres citoyens, mais aussi pour maintenir un contrôle global sur les communications et les flux d’informations à travers le monde. Bien que ces pratiques soient souvent justifiées par des motifs de sécurité nationale et de lutte contre le terrorisme, elles créent un environnement de surveillance permanente qui renforce les capacités répressives de l’État.

Un autre exemple est la collaboration entre des entreprises comme Palantir, fondée par Peter Thiel, et diverses agences gouvernementales, telles que l’ICE (Immigration and Customs Enforcement), pour suivre et expulser les immigrés sans papiers. Palantir utilise des algorithmes d’analyse prédictive et des outils de big data pour traquer et cibler des populations vulnérables, en grande partie à l’abri de tout contrôle démocratique.

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En parallèle, des acteurs comme Amazon sont directement impliqués dans la fourniture d’infrastructures de surveillance, notamment par le biais de leur service AWS (Amazon Web Services), qui héberge des données gouvernementales sensibles. Cela illustre le rôle grandissant des entreprises technologiques privées dans le maintien de l’ordre public, souvent au détriment des libertés civiles.

Quelles alternatives concrètes aux techno-dictatures ?

Face à la montée du techno-féodalisme et à la concentration croissante du pouvoir technologique et économique entre les mains de quelques géants, un ensemble diversifié d’associations, d’institutions et de penseurs s’efforcent de proposer des alternatives. Ces acteurs cherchent à promouvoir des modèles plus éthiques, transparents, et respectueux des libertés individuelles dans le monde numérique. Leur travail se base sur la décentralisation du pouvoir, la protection des données personnelles, et la préservation des droits fondamentaux dans un environnement où la technologie devient omniprésente.

Le mouvement des communs numériques propose une alternative au techno-féodalisme en prônant une gestion partagée des ressources numériques, hors du contrôle des grandes entreprises privées. Des initiatives comme Creative Commons permettent aux créateurs de partager librement leurs œuvres, tout en conservant certains droits.

Le mouvement du logiciel libre, avec des figures comme Richard Stallman, milite pour que les logiciels soient accessibles et modifiables par tous, contrant ainsi les pratiques monopolistiques des géants de la tech. Des organisations comme l’Electronic Frontier Foundation (EFF) et La Quadrature du Net défendent la protection des données personnelles face à la surveillance de masse.

Parallèlement, le Web 3.0 et la blockchain promettent une décentralisation d’Internet pour redonner aux utilisateurs le contrôle de leurs données, tandis que des modèles comme le Platform Cooperativism cherchent à créer des plateformes numériques où les utilisateurs seraient aussi les propriétaires, favorisant ainsi un Internet plus démocratique et équitable.

Mais cela est-il suffisant ?

Abolir la propriété numérique

Ce modèle économique conduit à ce que certains théoriciens appellent une extraction des externalités sociales : Uber, par exemple, maximise les profits en exploitant une main-d’œuvre précaire, tout en transférant les coûts sociaux (santé, protection sociale) sur les travailleurs ou la collectivité. Il en va de même pour Airbnb, qui, dans certaines villes, contribue à l’augmentation des loyers et à la raréfaction des logements disponibles, avec des coûts environnementaux liés à la surcharge touristique et à la consommation énergétique accrue.

Le contrôle des données et des algorithmes par quelques entreprises pose des questions sur les coûts cachés qu’elles imposent à la société. Ces plateformes se présentent souvent comme des facilitateurs de services, mais elles imposent des conditions de travail précaires et encouragent des formes de consommation qui, sur le long terme, peuvent détériorer le tissu social et épuiser les ressources environnementales. L’idée que ces entreprises possèdent les données sur les déplacements des utilisateurs ou les habitudes de location des appartements soulève la question de la privatisation du savoir collectif, car ces données sont en réalité produites par l’ensemble des citoyens.

Il est tout à fait légitime de se demander pourquoi les algorithmes qui organisent des secteurs aussi essentiels que la mobilité (Uber) ou l’hébergement (Airbnb) ne pourraient pas être gérés par des instances publiques, ou mieux encore, par des communautés citoyennes. Des algorithmes publics pourraient être conçus pour maximiser non pas le profit, mais le bien-être collectif, en prenant en compte les besoins sociaux, l’équité territoriale et les impacts environnementaux.

Un exemple pourrait être celui d’une plateforme de mobilité urbaine gérée par les citoyens eux-mêmes, où les données sur les déplacements ne seraient pas stockées à des fins commerciales, mais utilisées pour améliorer les services de transport public ou pour réduire l’empreinte carbone des trajets. De telles initiatives existent déjà dans le domaine de l’énergie, avec des projets de coopératives énergétiques où les citoyens investissent dans des infrastructures locales (éoliennes, panneaux solaires) et gèrent directement la production et la distribution d’énergie.

L’idée d’un Internet coopératif, où les utilisateurs seraient également les propriétaires des infrastructures numériques, a également été avancée par des penseurs comme Trebor Scholz et Nathan Schneider. Des coopératives numériques pourraient offrir des services comparables à Uber ou Airbnb, tout en garantissant une redistribution équitable des revenus et une transparence totale sur l’utilisation des données personnelles.

Pour des algorithmes publics et citoyens

La nécessité de déprivatiser les entreprises du net émerge face à la concentration croissante des pouvoirs dans les mains d’un petit nombre d’acteurs privés, dont l’impact sur les libertés individuelles et les dynamiques démocratiques devient de plus en plus préoccupant. Cependant, il ne faut pas non plus tomber dans le piège de l’étatisation à outrance. Un État qui contrôlerait massivement les données et les infrastructures numériques pourrait, à l’image de certains régimes autoritaires, restreindre les libertés fondamentales par la surveillance de masse et la manipulation de l’information.

Certaines initiatives alternatives existent déjà et explorent la possibilité d’une gouvernance décentralisée des données et des infrastructures numériques.

Le projet Solid, dirigé par Tim Berners-Lee, l’inventeur du World Wide Web, vise à permettre aux utilisateurs de contrôler leurs propres données. Dans ce système, les données personnelles ne sont plus stockées sur des serveurs centralisés appartenant à de grandes entreprises, mais dans des « pods » individuels, où chaque utilisateur choisit qui a accès à quoi. Solid propose ainsi une solution technique pour désamorcer la concentration des données dans les mains de quelques entreprises tout en maintenant la gestion des informations à l’échelle individuelle.

Les data trusts sont un autre modèle émergent qui propose de confier la gestion des données à des entités indépendantes, avec des règles définies par les citoyens eux-mêmes. Un data trust fonctionne comme un fiduciaire, où une organisation de confiance gère les données au nom de la communauté, tout en respectant des principes éthiques et de transparence. Ce modèle pourrait permettre de gérer les données collectivement, tout en limitant les abus des entreprises comme de l’État.

Pour que ces initiatives se concrétisent à grande échelle, il est donc nécessaire de :

– Promouvoir une législation qui soutienne les communs numériques et la gestion citoyenne des données, tout en régulant les pratiques monopolistiques des grandes entreprises.

– Investir dans les infrastructures techniques nécessaires à la mise en place de plateformes décentralisées, et former les citoyens à la gestion de ces outils.

– Renforcer la coopération internationale pour créer des standards et des cadres de gouvernance globale qui garantissent un équilibre entre la protection des données, les libertés individuelles et les dynamiques économiques.

– Former et éduquer au développement et à la manipulation des données numériques dès le plus jeune âge : Il est crucial de sensibiliser les nouvelles comme les anciennes générations à la gestion des données personnelles, aux enjeux de la vie privée numérique et aux outils technologiques permettant une autonomie dans l’usage des ressources numériques. L’éducation dès le plus jeune âge peut non seulement fournir les compétences techniques pour interagir avec les systèmes numériques, mais aussi favoriser une conscience éthique et critique quant à l’utilisation des données. Cela inclut la formation à la littératie numérique, au codage et aux principes de gouvernance des données.

Un article proposé par Corpus


Sources et ressources :

Le Minotaure planétaire, Cédric Durand, 2015
Les Nouveaux Serfs de l’économie, Yánis Varoufákis, 2024


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